La chirurgie fascine autant qu'elle intimide : gestes d'une précision extrême, responsabilité immense, formation d'une longueur peu commune. Pour donner corps à ce métier, rien ne vaut les parcours de celles et ceux qui l'ont façonné. Du barbier-chirurgien de la Renaissance à l'inventeur des valves cardiaques biologiques, en passant par le pionnier mondial de la greffe de la main, ces portraits montrent que la chirurgie française s'est construite par strates, chaque génération s'appuyant sur les innovations de la précédente.
En bref
- Ambroise Paré (1509/1510-1590), simple barbier-chirurgien sans formation universitaire classique, est considéré comme le père de la chirurgie moderne grâce à ses techniques de ligature des artères.
- Alain Carpentier, professeur de chirurgie cardiovasculaire, a réalisé en 1968 la première implantation chez l'homme d'une bioprothèse valvulaire et a ensuite travaillé sur le cœur artificiel.
- Jean-Michel Dubernard, chirurgien lyonnais formé en partie à Harvard, a réalisé la première greffe de main en 1998 puis participé à la première greffe partielle du visage en 2005.
- Ces parcours ont en commun une formation longue, un goût pour l'innovation technique et une carrière construite autour d'un hôpital universitaire.
Ambroise Paré, le barbier devenu père de la chirurgie moderne
Né au début du XVIe siècle près de Laval, Ambroise Paré n'a pas suivi le parcours classique des médecins de son temps, qui étudiaient le latin et la théorie à l'université. Il apprend le métier sur le terrain, comme apprenti à l'Hôtel-Dieu de Paris, où il pratique les gestes de base de la chirurgie de l'époque et découvre l'anatomie par la dissection. C'est sur les champs de bataille des guerres d'Italie qu'il affine son art : confronté à des blessures par arme à feu et à des amputations, il abandonne la cautérisation au fer rouge, jugée trop violente, au profit de la ligature des artères, une méthode plus douce et plus efficace pour arrêter les hémorragies.
Devenu chirurgien des rois de France, Paré a aussi marqué l'histoire de la médecine par ses écrits : il rédige ses traités en français plutôt qu'en latin, rendant son savoir accessible à d'autres chirurgiens-barbiers qui, comme lui, ne maîtrisaient pas la langue savante. Cette volonté de transmettre reste, encore aujourd'hui, une caractéristique valorisée chez les grands noms de la discipline.
Ce qui frappe dans le parcours de Paré, c'est qu'il s'est construit presque entièrement par la pratique et l'observation directe, à une époque où la voie universitaire classique lui était fermée. Sa réussite tient autant à son ingéniosité technique qu'à sa capacité à documenter précisément ses interventions, pour que d'autres puissent s'en inspirer. Cette exigence de méthode annonce, à sa manière, la démarche plus scientifique que développeront les générations suivantes de chirurgiens.
« Je le pansai, Dieu le guérit. »
— Ambroise Paré, formule qu'il répétait après avoir soigné un blessé, et que l'on retrouve gravée sur sa statue à Laval.
Alain Carpentier, l'ingénieur du cœur
Professeur de chirurgie cardiovasculaire, Alain Carpentier a marqué la seconde moitié du XXe siècle par une série d'innovations sur les valves cardiaques. En 1968, il réalise la première implantation chez l'homme d'une bioprothèse valvulaire, un dispositif conçu à partir de tissus biologiques traités pour remplacer une valve défaillante. Il développe ensuite la chirurgie plastique et reconstructrice des valves cardiaques, une approche qui vise à réparer l'organe du patient plutôt qu'à le remplacer systématiquement.
Longtemps chef du service de chirurgie cardiovasculaire de l'hôpital européen Georges-Pompidou à Paris, Carpentier a aussi consacré une partie de sa carrière au développement d'un cœur artificiel total, prolongeant ainsi, plusieurs décennies plus tard, la même ambition qui animait déjà les pionniers de la chirurgie cardiaque : offrir une alternative durable à la transplantation d'organe. En 1985, il invente également la cardiomyoplastie, une technique visant à renforcer la contraction du cœur défaillant à l'aide d'un muscle squelettique électrostimulé. Membre de l'Académie des sciences depuis 2000, il en devient le président en 2011, une reconnaissance qui témoigne de l'ampleur de sa contribution à la recherche médicale française, à la croisée de la chirurgie, de la biologie des matériaux et de l'ingénierie.
Jean-Michel Dubernard, pionnier des greffes de la main et du visage
Formé à Lyon puis à la Harvard Medical School de Boston, où il travaille auprès du chirurgien Joseph Murray (lui-même pionnier de la greffe de rein), Jean-Michel Dubernard construit toute sa carrière hospitalo-universitaire à Lyon, où il dirige pendant plus de vingt ans le service d'urologie et de transplantation de l'hôpital Édouard-Herriot. Son nom reste associé à une série de premières mondiales : première greffe de main en 1998, première greffe bilatérale de mains et avant-bras en 2000, et participation à la première greffe partielle du visage en 2005, aux côtés du chirurgien Bernard Devauchelle.
Ces interventions, très médiatisées à l'époque, ont ouvert un champ entier de la chirurgie reconstructrice : la greffe de tissus composites, qui pose des questions médicales, mais aussi éthiques, sur l'identité et le rejet immunitaire à long terme. Au-delà du bloc opératoire, Jean-Michel Dubernard a également mené une carrière publique, en exerçant des mandats d'élu à Lyon, ce qui illustre la diversité des trajectoires possibles pour un professeur de chirurgie hospitalo-universitaire arrivé au sommet de sa discipline.
Ce que ces parcours disent du métier de chirurgien aujourd'hui
Au-delà de leurs différences d'époque, ces trois trajectoires partagent un même socle : une formation longue et exigeante, un compagnonnage auprès d'aînés reconnus, et une carrière construite pas à pas au sein d'un service hospitalier. Pour un lycéen qui envisage cette voie, il est utile de comprendre concrètement les étapes du parcours, du choix de filière au bac jusqu'à l'internat de chirurgie : notre page comment devenir médecin détaille les grandes étapes des études de santé, et notre article sur Parcoursup et les études de médecine revient sur les choix à faire dès la terminale.
Devenir chirurgien ne se limite pas à l'excellence académique : c'est aussi une question d'endurance, de dextérité et de goût pour le travail en équipe au bloc opératoire, des qualités que les portraits ci-dessus illustrent chacun à leur manière.
Un autre point commun mérite d'être souligné : aucun de ces trois chirurgiens n'a construit sa réputation en solitaire. Ambroise Paré s'est formé auprès d'autres praticiens de l'Hôtel-Dieu avant de transmettre à son tour son savoir par l'écrit ; Alain Carpentier a bâti son laboratoire de recherche en s'entourant d'ingénieurs et de biologistes ; Jean-Michel Dubernard a construit ses premières mondiales avec des équipes pluridisciplinaires, associant chirurgiens, immunologistes et rééducateurs. La chirurgie, même lorsqu'elle est associée à un nom célèbre, reste un travail d'équipe, ce qui explique aussi pourquoi le choix du service et de l'hôpital de formation compte autant que le choix de la spécialité elle-même.






